En effet, notre complaisance passive envers la technique nous conduit irrémédiablement vers la fin d’une humanité qui s’est crue assez forte pour oublier sa dépendance envers la Nature. Pourtant, depuis un siècle environ est apparu un phénomène qui peut paraître au premier abord négligeable. Néanmoins il est très certainement conducteur des premiers facteurs qui amèneront l’homme à vouloir (même si sa tentative sera peut-être déjà trop tardive) se libérer des chaînes ayant lourdement décimé sa lucidité. Paradoxalement, l’homme exprime du dégoût envers la technique même si sa faiblesse et ses besoins insatiables ne peuvent résister aux trop accessibles attraits des objets techniques. Bien sûr, on ne peut généraliser à l’ensemble des domaines contaminés par la technique. Mais aujourd’hui, la technique nous effraie par bien des aspects : ces usine-poubelles, antre d’un machinisme archaïque mais si déshumanisant, fierté d’une Révolution Industrielle révolue, nous apparaissent comme des monstruosités architecturales. Ces gigantesques empilements de briques « jetés » dans la nature comme autant de boîtes de conserve ruinent le paysage autant que leurs vilaines cheminées le polluent de leurs exaltations toxiques et noires. Songeons à ces images dystopiques d’un hiver nucléaire imaginaire où l’homme cacochyme n’aurait plus à lutter contre aucune force naturelle. Le futur que nous offre la technique s’étend sur une voie asphaltée qui n’aboutit jamais que sur une autre voie asphaltée. De même, les fils électriques et téléphoniques, qui sillonnent le pays dans tous les sens, cassent le visage de nos champs et chemins comme des fissures la toile d’un maître. La technique n’a aucun égard à la sensibilité, elle ne vise que l’utile et le profit, mais elle ignore que le monde de l’utile et de profit est le même que celui de la sensibilité et de l’esthétique. C’est de là que peut venir le salut de l’homme. Michel HENRY écrit dans La Barbarie que « la sensibilité ne délimite pas un domaine particulier de l’expérience humaine, un secteur de l’Être qu’on pourrait en effet négliger pour mieux s’adonner à l’étude de tel autre. En tant que substrat, la sensibilité est le Tout de l’expérience et ainsi le Tout du monde, ce en quoi celui-ci se propose nécessairement comme un Tout ». Avec un monde anéanti par la technique, l’homme perd ses repères sensibles et cette jouissance fondamentale, infiniment supérieure à la simple consommation, du plaisir esthétique. Quand un individu éprouve la beauté d’une œuvre musicale, il est comme ravi. Il est parcouru d’un sentiment complet de perception qui est ce ravissement. Ce n’est pas un organe qui est concerné. Une œuvre qui est belle n’est pas un excitant conditionnel pour une consommation. Il y a cette donation de présence de l’œuvre, et cette qualité particulière d’émotion, cette qualité par laquelle il se sent comme fasciné, sous le charme et dans laquelle, justement, il n’éprouve plus de désir. Il ne fait pas une expérience liée au désir ou à la satisfaction vitale. Il n’y a pas la montée du désir, la consommation et la satiété. Le plaisir survient tout entier, reste immobile aussi longtemps qu’il est tourné vers l’œuvre et sous son charme. Quelques émanations de R.WAGNER dans un vulgaire couloir du métro et le monde entier du désir, de la consommation, le monde gris ordinaire est comme aboli. Il y a cet instant comme hors du temps, cette majesté de la forme, cette puissance de l’harmonie qui capte la sensibilité. Je suis comme enlevé à ce monde du désir dans un sentiment de beauté et de sérénité. Et si j’éprouve une exaltation, elle est accompagnée de plénitude. N’est-ce pas à travers la contemplation de la Nature que l’homme peut se libérer un instant du joug de la technique, de son mode de pensée aliénant, par une mise au ban temporaire des demandes impérieuses de ses désirs ? Malgré les multiples coups de serpe, la Nature nous réserve encore ces antres propices à la contemplation telles ces immensités sauvages et glacées de Patagonie. La contemplation n’est pas la simple perception qui n’est ni libre, ni désintéressée. Seule la contemplation, comme l’explique BERGSON, peut nous offrir un regard innocent sur la Nature. Or c’est à partir de ce regard innocent que l’homme prend conscience que ce détachement esthétique, comme une distance délicate, sensible et attentive, capable d’apprécier, d’observer et de goûter l’harmonie des formes, lui est indispensable. La contemplation possède la grande vertu de mettre fin à la prédation du monde par la volonté et le désir. Mieux, l’activité de l’esprit contemplatif possède un statut tout à fait différent de toutes les autres activités de l’esprit, car elle se déploie dans le détachement. L’homme peut alors s’extirper de cette course contre-le-temps dans laquelle la pensée technique le maintient et enfin devenir spectateur conscient. La contemplation est un état de conscience spécifique, qui offre à cette conscience une bénédiction hors du temps. Ce temps grâce auquel la grande machination de la technique a pu se mettre en place, la technique agit aussi sur le temps et c’est aussi ce temps qui nous a rendu aveugle face à elle. L’homme est fautif en ce sens qu’il n’a jamais pu contrôler la vitesse de l’installation infectieuse de l’objet technique. Mais là, sa volonté est libre quand il contemple la Nature, modèle inégalable de toute œuvre d’art humaine. Et l’homme apprécie cette contemplation mais comprend que la condition permissive de cette contemplation, c’est-à-dire l’équilibre naturel. Ainsi, même si sa simple perception du monde lui donnait à comprendre que son propre avenir était en danger, il ne pouvait s’extirper du diktat de la pensée technique, de la recherche de l’efficience, de la satisfaction artificielle d’un besoin fictif pour un gadget quelconque. L’homme ayant goûté le bonheur d’une sensibilité épanouie par la contemplation ne peut rester insensible au mal qui ronge la nature, cette chose laide et immonde qu’il quittait jusque-là passivement dans ces mondes virtuels offerts par l’ennemi. Cet homme, qui par bêtise et endoctrinement était uniquement capable d’agir techniquement dans son domaine de prédilection, accède selon A.SCHOPENHAUER à « ce mode de connaissance pure, libre de tout vouloir, qui à vrai dire est le seul vrai bonheur, non plus un bonheur précédé de la souffrance et du besoin, traînant à sa suite le regret, la douleur, le vide de l’âme, le dégoût, mais le seul qui puisse remplir la vie entière, du moins quelques moments dans la vie ». Durant l’effort contemplatif, l’homme coïncide à nouveau avec lui-même, sa volonté suspendue n’est plus attelée aux désirs et au tiraillement du temps psychologique, elle retrouve un peu de profondeur et de sérieux. Cette volonté condamne la vanité humaine, celle qui a voulu disposer de la Nature comme bon lui semblait grâce au progrès technique. De là, un lien fort avec l’artiste se crée.
En effet, l’artiste est un être technicien. Le terme art (« ars » en latin traduit le mot grec « technè ») désigne aussi bien la technique, le savoir-faire, que la création artistique, la recherche du beau. L’artiste ne commence pas à partir de rien, il met en forme le matériau qui préexiste à son action. Il taille la pierre, il sculpte le bois, il coule le plâtre. L’artiste possède un talent : le talent artistique qui est surtout la résultante d’une application bien maîtrisée des règles de l’art, ce qui est obtenu avec un travail souvent laborieux. Ce talent est donc dépendant de l’aptitude de l’artiste à exercer une technique. Pourtant, l’homme talentueux qui maîtrise parfaitement une technique artistique ne peut être systématiquement qualifié d’artiste, il ne peut être qu’un vulgaire imitateur. Un véritable artiste a la capacité de dépasser sa simple compétence technique pour pouvoir créer l’œuvre d’art. Cette création ultime relève plutôt du génie, une notion indéfinissable, qui envelopperait le talent de technicien de l’art pour mieux le survoler des ailes de son inspiration. L’artiste a conscience que la simple expression de son talent ne suscitera qu’un léger enthousiasme. Un artiste n’obéit qu’aux lois qu’il se donne à lui-même. L’artiste ne crée d’ailleurs pas d’objets utiles, il ne crée donc pas de besoins matériels. Le pouvoir de l’artiste est bien plus essentiel en ce qu’il libère le pouvoir de la création. La puissance d’expression d’une œuvre d’art est essentiellement esthétique. L’artiste intervient dans le domaine vivant de la sensibilité. Si, au contraire de la Nature, l’artiste est indépendant de l’objet qu’il façonne, ils ont tous deux ce pouvoir de création. Au moyen de son statut, l’artiste est un médiateur entre le simple mortel et la Nature. L’artiste est celui qui, explique BERGSON, a reçu de la Nature une sorte de « transparence ». Là où le voile qui couvre la perception ordinaire est épais pour la plupart des hommes, il est comme transparent chez l’artiste. Le peintre qui contemple un paysage goûte les ombres et la lumière, un contraste unique, que l’homme pratique ne remarque pas. Le poète perçoit des harmonies dans les mots, un chant de la pensée qui est devenue sensible, que nous n’entendons pas dans notre discours habituel. C’est par ces compétences précises que l’artiste est en mesure de jouer un rôle prépondérant dans l’effort de l’homme à une contemplation de cette œuvre d’art qu’est la Nature ; cet homme corrompu par une technique dont il prétendait se porter garant, cet homme corrompant par sa pensée technique l’équilibre de sa propre nourrice, a pourtant un avenir. BERGSON dit aussi que la plus haute mission de l’art, et implicitement de l’artiste, est de nous faire découvrir la Nature, de nous faire rencontrer la réalité par la voie de la sensibilité. En abordant le monde à travers une relation sensible, voire poétique, l’individu pratique peut accéder à cette forme d’innocence qui lui permet d’être subjugué par la beauté d’un paysage au lieu de prendre dans ce même paysage du monde ce qui l’intéresse pour l’action présente, l’action continue sur lequel se développe l’élan du progrès technique. L’artiste est capable de faire naître en nous cette jouissance à la contemplation car l’inspiration, cet état de conscience particulier, dans lequel se trouve mise entre parenthèses la dimension humaine de l’artiste au cours du processus de création, au profit d’une puissance qui le dépasse. Mais cette puissance est positive, et va permettre à un individu de ressentir ce plaisir de contemplation face à l’œuvre, plaisir assimilable à celui qui provient devant un paysage naturel magnifique. L’artiste en se détachant de la technique est un modèle en soi pour le technicien pur, individu dominant dans nos sociétés d’aujourd’hui. Il n’est pas cet ouvrier qui suit un plan, son travail est créateur dans un sens très élevé, car l’œuvre émerge, il la voit apparaître et reste cependant toujours en mesure de la contrôler. Il détermine les moyens de créer son œuvre au fur et à mesure qu’il travaille. L’activité artistique est véritablement le parfait exemple du travail créateur qui s’oppose à un travail seulement technique. En plaçant la vie humaine sous un angle artistique, l’artiste découvre qu’il est créateur de sa propre existence et il se doit de porter ce message à l’homme pratique qui n’aura pas la force de renverser à son avantage originel les rapports de domination entre la technique et l’humanité.
Bien entendu, cet effort à la contemplation n’est pas un appel au retour à la nature. Il a pour but de s’exiler intérieurement pour ne plus agir en terme de temps et d’efficacité permanente et ainsi être durement frappé par la réalité du monde sans avoir à encourir les souffrances engendrées par les désirs insatiables que suscitent la multiplicité des objets techniques. D’ailleurs l’idée d’une vie en harmonie avec la nature au sens strict du terme semble contestable. La nature, comme la technique, n’est pas par essence désignable comme « bonne ». L’idée d’une vie plus « naturelle » est l’idée de la nature comme norme dont il faut se rapprocher pour se sentir bien, et qui, si on s’en éloigne, se paye par un écart de santé et de bonheur. La nature fournit tout aussi bien eau, nourriture, vie et croissance qu’elle nous offre de maladies, de disettes, de déclins et de morts. L’homme ne peut certainement pas non plus rejeter la technique. Il est incontestable que c’est en prenant distance par rapport à la nature que l’homme a pu petit à petit, au fur et à mesure de ses inventions, améliorer progressivement sa qualité de vie. Et cette distance, c’est la technique. Mais cette distance doit aussi exister entre l’homme et la technique : c’est la distance critique. Cette distance qui permet de définir l’artiste autrement que par son aptitude à maîtriser l’ensemble des techniques de son art. L’humanité a le tort de croire que son accomplissement en tant que telle repose uniquement sur le progrès scientifique et technique même si il est rationnel d’espérer une amélioration de la condition humaine par de nouvelles techniques. Mais ces innovations ne doivent pas se faire au détriment de ce qui fait la force de l’homme comme la puissance créatrice et le génie font la force de l’artiste, c’est-à-dire son intelligence et son langage. Si la contemplation permet de converser avec soi-même, le spécialiste qui relativise sa réflexion fragmentaire et ouvre les champs de sa pensée fait entendre la voix de son intelligence précédemment inhibée par la seule pensée technique. Enfin, en contemplant l’œuvre d’un artiste ou de la Nature, tout individu commence à développer une aptitude au jugement esthétique. Ce jugement esthétique peut permettre de renouer avec des formes de culture que la pensée technique moderne tendait à sous-estimer au profit de ces loisirs virtuels abrutissants. En fait, à l’image de l’artiste, l’homme doit faire de la technique une condition, parmi d’autres, de son accomplissement.